Acide Sulfurique
- Pearl Beleyn
- 4 mars
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 mars

Une émission dont les candidats sont choisis parmi le peuple, leur identité est redéfinie, tout en étant enfermés dans un bâtiment. Clash, pouvoir et missions sont les mots d'ordre de l'émission.
À quoi cela vous fait penser ? Secret Story ou Concentration ?
Dans le 14ème livre de l'auteure belge, la télé-réalité est poussée à son paroxysme : des candidats kidnappés au hasard parmi la population, leurs noms remplacés par des numéros et enfermés dans un camp de concentration. Des rôles leur sont attribués et des règles imposées. Les kapos imposent par la violence du travail et de la souffrance aux déportés.
Diffusion en direct sur tous les écrans, le public est pendu à l'émission et réagit, commente, vote. Tout le monde regarde.
Comme nous aujourd'hui, avec Secret Story, l'Île de la tentation, Frenchie Shore,... Nos influenceurs préférés en font des reviews, les gens republient, les tweets fusent lors d'une séquence à problème. Ces émissions mettent en scène des disputes, des trahisons, des pleurs.
C'est la question qui ressort dans Acide Sulfurique :

Pourtant ce phénomène peut se voir en dehors de nos petits écrans.
Les vrais kapos, c’est vous !
Et quand vous nous regardez mourir, les meurtriers, ce sont vos yeux !
Vous êtes notre prison, vous êtes notre supplice!
J'ai récemment voyagé en Thaïlande, un pays magnifique mais où on ne rencontre pas beaucoup de thaïlandais (un sujet pour un prochain article). Et je suis tombée, lors d'une soirée d'auberge bien arrosée, sur des locaux qui vendaient des bracelets avec des phrases hautes en couleurs.
Bien que le peuple thaïlandais ait beaucoup de dérision, si ces phrases se retrouvent là, c'est surtout pour répondre à une demande. Des touristes achètent, trouvant ça choquant et drôle. À juste titre — ou pas — moi aussi, j’en ai ri sur le moment. Mais qui faut-il blâmer, le producteur ou le consommateur ?

Amélie Nothomb remet cela en question dans sa dystopie :
- oui le programme leur a été proposé... mais ils ont continué de regarder,
- oui les déportés étaient tués pendant les éliminations... mais le public votait,
- oui ce sont les kapos qui fouettaient... mais c'est les téléspectateurs qui les glorifiaient.
- oui c’est du harcèlement moral qu’ils subissent… mais vous n’avez pas vu le dernier clash entre Shana et Jessica,
- oui des candidates tiennent des propos racistes entre elles… mais bon, ce sont les règles du jeu,
- oui ils sont humiliés devant des caméras… mais nous avons ri et partagé le GIF sur nos réseaux.
C'est une question compliquée.
Il ne suffit pas de dire que les médias nous manipulent.
Il faut aussi comprendre pourquoi nous restons rivés à l'écran.
Spectateur ou complice ?
L'effet de groupe par exemple, regarder la téléréalité, c'est un rendez-vous à la même heure, pour regarder la même émission que tout le monde et surtout pour en parler le lendemain. Des mèmes, des tweets, des discussions animées de rires et d'imitations.
Même à l'autre bout de la terre, on se sent connecté, "in".
Hate-watching
N'oublions pas le hate-watching.
Ce moment où tu continues de regarder, même si tu n'aimes pas du tout, où tu restes pendu à l'émission.
Pourquoi ?
Tout ce qui choque : disputes, humiliation, moqueries... Ce sont des émotions qui ont un effet sur ton cerveau, négatif mais qui te fascinent et te donnent envie de continuer. Même à l'autre bout du monde, sur un scooter à Kuala Lumpur, il me suffit d'une seconde pour être au courant des derniers clash et d'en rire. Souvent, ça nous permet de nous sentir supérieurs aussi, "on ne se comporterait pas de cette manière à leur place".
Humilitainment
Des chercheurs en psychologie et sociologie des médias, ont introduit le terme "humilitainment".
Cette fusion entre les mots "humiliation" et "entertainment" décrit le mécanisme qui nous pousse à continuer de regarder, même si le contenu choque ou questionne nos valeurs. Selon Psychological Science, une revue sur la psychologie, ce genre de contenus nous empêche de décrocher les yeux de nos écrans.
Alors ?
Spectateur ou complice ?
La question reste ouverte.
Spectateurs, éteignez vos écrans !



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